Une nouvelle méthodologie de la lutte

Analyse des réponses du Ministre des « Outremers » Mr. Sébastien Lecornu à la Guadeloupe et à la Martinique

Stéphanie Melyon-Reinette, PhD
Sociologue Américaniste, Chercheure indépendante
Présidente Association Agoraculture
+590 690 470 566
s.melyonreinette@gmail.com

En préambule de cette analyse succincte, il est indispensable de souligner que les propos qui suivent sont l’émanation d’une observation participante (en tant que citoyenne) et le résultat d’une analyse scientifique, ou tout du mois intellectuelle, en ma qualité de sociologue et chercheure indépendante, témoin et observatrice de la société dont je procède. Bien qu’affectée à divers niveaux par la situation comme tou.te.s les autres Guadeloupéen.ne.s, les lignes qui suivent sont le fruit d’une réflexion objective.

Je crois qu’il est essentiel de s’appesantir quelque peu sur l’histoire de nos deux îles pour mieux comprendre les ressorts de la situation actuelle, et plus particulièrement, les réponses pour le moins antagoniques du Ministre des Outremers à l’égard des mobilisations sur les deux îles. S’appesantir, pourquoi ? Parce qu’il semble redondant, éreintant et lourd pour nos susceptibilités de peuples blessés par les scories de l’histoire de revenir à la plantation, de manière irrémédiable et invariable. Et pourtant, c’est toujours là que le bât blesse. C’est la racine de tout ce qui nous asphyxie et nous ankylose. J’aime à rappeler de manière quasi-systématique que l’esclavage était hier. 173 ans depuis les abolitions et 75 seulement depuis la Départementalisation. Une seconde s’est écoulée à l’échelle civilisationnelle. Il n’est pas étonnant que la blessure de notre existence sur ces territoires soit encore vive, et que nos sociétés en portent encore les stigmates et les séquelles.

Toutefois, on constate que les réponses de la Guadeloupe et de la Martinique aux conflits socio-structurels diffèrent grandement. En effet, les issues des négociations sont diamétralement opposées et fidèles aux traditionnels schèmes d’interaction entre ces deux territoires d’outremer et l’Hexagone. Soutenons que le nombre d’abolitions n’a pas de conséquences dans l’approche de ces deux territoires de leurs identités ; nous en prendrons pour preuve les déboulonnages et autres faits de groupes afrocentristes. Il n’y a pas d’assimilation plus aigüe sous les latitudes de la Martinique. Loin s’en faut. D’ailleurs, il ne serait pas osé d’avancer que sa population se heurte à une postcolonialité plus criarde, les békés étant plus présents sur le territoire. Il ne s’agit donc pas d’assimilation plus significative mais de pragmatisme. Un héritage du nationalisme martiniquais qui a, depuis sa genèse, prit une forme favorisant une méthodologie du conflit plus efficiente. Dans les années 1960 ont émergé des groupes de libération nationale sur les deux îles (AGEG, OJAM, etc.), qui ont muté, dans un cas, vers la forme politicienne démocratique électorale et, dans l’autre cas, vers une forme politisée démocratique-syndicale.

En Guadeloupe, la dialectique maître/esclave est transposée dans le rapport patronat/prolétariat (et ce de manière audible dans les discours). Là c’est le Nèg Mawon, héros national, qui est transfiguré dans chaque militant et chaque militante. La fierté nationale est exemplaire (des monuments à notre image, contrairement à la Martinique qui réclame ses figures tutélaires), mais la méthode le semblerait moins. En Martinique, Aimé Césaire a amorcé une tradition politique de l’éthique martiniquaise. Une éthique nationaliste qui fait le choix du pragmatisme des formes statutaires pour avancer vers une libération du peuple à travers l’appareil d’état et l’économie fructueuse. Entendons bien que l’érection dans la dignité s’exprime des deux côtés : mais les formes des luttes se soldent par des résultats asymétriques. Ce que je pointe du doigt, c’est que si dans les deux cas, le militantisme préconise les manifestations de masse pour prendre les rues et sonner l’alarme par l’agitation et la désobéissance civile, la diplomatie est la réponse que la Martinique trouve adéquate, lorsque les syndicats demeurent dans un conflits de classe qui – bien que fondé dans une certaine mesure — se traduit par la grève généralisée, qui mène désormais à la gangrène, face à l’annihilation des chances de résolution du conflit.

La négociation requiert deux choses selon moi : un, la mise en présence d’homologues ou (ironique clin d’œil au droit administratif) la ‘correspondance des formes’ (parler le même langage, le même jargon, et du même sujet) et deux, la volonté de tout mettre en œuvre pour atteindre le compromis. Soit l’éventualité de la concession. Ce que les militants guadeloupéens annoncent d’emblée comme impossible. La politisation dans l’exercice démocratique a enseigné aux héritiers de Césaire que la diplomatie est la clé pour obtenir gain de cause (au moins sur une partie des clauses de l’accord) et préserver les fondements de leur économie dont leur existence dépend tout entière. Il est évidemment plus difficile d’ériger une nation sur des « cendres ».

Mais je parle ici de nationalisme quand on s’inscrit dans des revendications portées par des syndicats, représentants de travailleurs et fonctionnaires. Et cela, démontre que la problématique a pris depuis fort longtemps une forme hybride entre deux mondes qui certes se superposent, mais sont également étrangers l’un à l’autre. Je cite Monsieur Sébastien Lecornu : « Je salue cette méthode où au fond, chacun est à sa place. Les syndicats font du syndicalisme. Les élus portent la vision pour leur territoire dans le champ des responsabilités qui sont les leurs. Et l’État, évidemment, est à leurs côtés. Les violences sont condamnées les compétences de chacun sont respectées et chacun a rappelé que la démocratie représentative devait être défendue ici en Martinique comme sur tout le territoire républicain. Ça dit donc une chose la loi et les lois de la République doivent être appliquées ici comme sur le territoire national ». En écoutant cet extrait du discours du Ministre des Outremers, en clôture de ses échanges avec les organisations martiniquaises, je sais qu’il s’adresse à nous, mettant en exergue la différence du traitement qu’il aura accordé aux deux conflits. On wóch pour kenbé, é on dót wóch an jaden a Gwadloupéyen. Nulle intention ne devrait nous échoir de nous monter contre les Martiniquais. Depuis 2009 qu’il paraissait si urgent de reconduire dans l’empirisme, l’Etat en a également tiré les enseignements. Depuis ce conflit historique, si un patriotisme guadeloupéen s’est étayé et renforcé, de l’autre côté de l’Atlantique une tradition s’est également pérennisée : une proposition d’évolution statutaire vers plus d’autonomie pour la Martinique, et … rien pour la Guadeloupe ?

Je me rappelle encore des mots du Président Sarkozy à l’époque : « Si vous avez des droits, vous avez aussi des devoirs ». Le nouvel usage, maintenant depuis douze ans, pour l’État français, mieux préparé aux conflits sous nos cieux, serait-il le refus systématique du bras de fer, notamment sur des compétences qu’il sait avoir délégués, ou des avantages sociaux qu’il s’évertue à réduire à l’état de vestige de l’empire colonial (i.e. les 40%) ? Monsieur Lecornu (dont le plus proche conseiller est l’ancien préfet Philippe Gustin lui-même partisan d’une politique de la fermeté et de la non-concession, dénuée d’affect) a proposé l’autonomie reçue comme un camouflet, une gifle, une insulte alors que l’on crie « La Gwadloup sé tan nou » : face à ses clameurs, est-ce une stratégie du sarcasme ou la précipitation d’une politique inéluctable de réduction budgétaire ? L’art du conflit, voire l’art de la guerre, c’est aussi un jeu d’échec.

Dans ce jeu de stratégie, n’est-il pas temps de revoir la copie du blocage impératif et intempestif pour repenser la méthodologie de la lutte ? N’est-il pas temps de penser un marronnage qui s’illustre et se fait force de proposition pour un projet social où les mots solidarité et nation retrouveront leur définition la plus pure : mutualité et vision.

Stéphanie Melyon-Reinette

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *